Femme Ingénieure

Rencontre avec Isabelle Thouret
ESME Sudria - Promo 1997
Consultante en optimisation des performances industrielles

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Isabelle Thouret, ESME Sudria (promo 1997) est consultante en optimisation des performances industrielles.

En quoi consiste votre métier ?

Je fais du conseil en indépendant. Je travail auprès des industriels pour optimiser leurs performances en terme de qualité, de logistique ou de productivité. Pour résumer, je fais un diagnostic de l'usine et cible ensuite des actions d'amélioration en animant, la plupart du temps, des groupes de travail pluridisciplinaires. Dans mon métier, je dois comprendre comment fonctionne un process « dans son ensemble » : il faut donc quelques notions très pratiques de mécanique et d'énergie mais ce sont des notions très légères. Si on dit qu'être ingénieure c'est être technique, je dirais : « Oui, un peu », mais je pense que ce n'est pas le principal. Pour moi, ce qui qualifie un ingénieur, c'est avant tout sa rigueur et sa capacité d'analyse et de synthèse.

Avez-vous toujours voulu être ingénieure ?

Je ne savais pas quoi faire à la fin de la terminale. Je suis issue d'une famille où il y a beaucoup de médecins et d'ingénieurs, j'ai donc été un peu mise sur ces rails. Je n'étais pas réticente, mais je n'avais pas forcément pensé à ça au départ. Je suis rentrée dans cette voie justement parce que le champ d'application était très large.


« Mon diplôme me permet d'avoir un salaire et une vie professionnelle en adéquation avec ma vie familiale »


Si je devais changer mon parcours étudiant, je ferais peut-être de la médecine mais, en tout cas, je ne changerais pas d'école d'ingénieurs. Je suis très contente d'avoir fait l'ESME Sudria et d'y avoir eu mon diplôme parce qu'il m'a permis de faire tout ce que je voulais. Aujourd'hui, ce n'est pas ma vie professionnelle qui mène ma vie. C'est ma famille. Et mon diplôme me permet d'avoir un salaire et une vie professionnelle en adéquation avec la vie familiale que je désire. Je gère mon emploi du temps, je fixe mes congés et suis du coup disponible pour mes enfants en gagnant très bien ma vie. C'est ça ma priorité.

Quel est votre parcours ?

Quand je suis sortie de l'école, j'ai tout de suite eu du travail. J'en avais même avant de sortir de l'ESME Sudria. J'ai travaillé dans le déploiement d'un réseau informatique dans une usine. Ensuite, j'ai travaillé dans une SSII pour le déploiement des réseaux télécoms. Entre temps, j'ai eu mes deux filles. J'ai ensuite déménagé à Lyon et suis devenue chef de projet en réseau informatique/téléphonique pour une société. Puis j'ai eu mon fils ! Ma vie de famille étant bien construite, j'ai pu enfin réfléchir à ce que je voulais vraiment faire de ma vie professionnelle. Là, et c'est ce qui est fantastique avec les écoles d'ingénieurs, c'est que l'on a un peu le champ des possibles qui s'ouvre à nous. Avec un titre d'ingénieur, si on a envie, on fait ce qu'on veut. Je ne savais pas tellement ce que je voulais faire mais savais très bien, par contre, ce que je ne voulais pas faire : dépendre d'une hiérarchie lourde qui m'impose un rythme, des horaires de travail ou des congés et tomber dans une routine. Un concours de circonstances a fait que j'ai rencontré une société de conseil qui cherchait des freelances dans les performances industrielles. Je n'y connaissais absolument rien mais l'esprit de logique et la rigueur que m'ont inculqués mes études m'ont permis d'en faire mon métier.

Que retenez-vous de vos années à l'ESME Sudria ?

J'ai été présidente du Bureau des étudiants (BDE). Aucune fille n'avait occupé ce poste avant moi, donc c'était un peu une révolution ! J'ai également été trésorière de l'association de ski et ai toujours participé, de manière générale, aux associations sportives de l'école. Mes années à l'école sont les meilleures années de ma vie même si, bien sûr, je suis ravie d'avoir mes enfants ! Je n'ai pas un caractère nostalgique mais mes études à l'ESME ont vraiment été fantastiques. Quand je suis rentrée à l'ESME Sudria, il fallait bosser pour passer d'une année à l'autre et il y avait un vrai esprit d'entraide entre les étudiants. En outre, nous étions beaucoup à être issus de différentes régions de France donc nous nous retrouvions souvent seuls à Paris. Ça a contribué à créer un esprit de promo, même inter-promos. J'en garde un très bon souvenir.


« Mes années à l'école ont été les meilleurs années de ma vie »


L'école était bienveillante. C'est là où j'ai grandi relationnellement, humainement. J'étais encore un gros bébé en terminale et c'est à l'ESME Sudria que j'ai appris à exister par moi-même, pour moi-même, avec et pour les autres. L'école nous permettait ça. Quand mes filles envisageaient de faire une fac, je leur disais - et peut-être que je me trompe - que la fac ne leur donnerait pas cet état d'esprit. Les écoles d'ingénieurs fédèrent les gens. Et savoir fédérer les gens derrière soi-même, c'est ce qu'on demande aujourd'hui. C'est en tout cas ce qu'on me demande.

Mes collègues de promotion sont parrains et marraines de tous mes enfants, et vice-versa. Nous sommes restés très proches. Mon mari est également de l'ESME Sudria et c'est pareil pour lui.

Pensez-vous qu'être une femme dans un milieu d'homme est un atout ?

Je pense que c'est un atout tout le temps. Par contre, c'est sûr que c'est plus difficile. Il y a quand même une première étape qui peut être compliquée, dans le sens où l'on nous regarde un petit peu le sourire en coin. Il faut réussir à passer outre cet à priori, à montrer que l'on est capable. Une fois que l'on réussit à passer cette première étape, c'est que du bonus. Dans l'industrie, ils sont très contents de voir des femmes. Ça change de leur quotidien, de plus nous percevons les choses différemment. Et moi j'adore travailler avec des hommes : ils sont plus francs et moins compliqués que les femmes ! C'est ce que je dis à ma fille qui veut faire une école d'ingénieurs, je lui dis que ça sera un avantage pour elle d'être une femme dans ce milieu-là. Il faut s'en servir avec intelligence, mais c'est un avantage.

En quoi la vision des femmes est-elle différente de celle des hommes ?

Nous mettons davantage de souplesse, de rondeur... On ne va pas avoir la même sensibilité, c'est évident. On apporte notre différence pour en faire un avantage. Je pense que, de fait, nous sommes capables de faire passer des messages qui pourraient être très difficiles à faire passer par un homme.

Pourquoi, selon vous, davantage de femmes n'envisagent pas de devenir ingénieures ?

C'est toujours le même problème : c'est quoi être « ingénieur » ? C'est quelque chose de très connoté. On présente les écoles d'ingénieurs comme hyper techniques, presque « les mains dans le cambouis ». C'est vrai qu'il y a certaines années du Cycle ingénieur où on a un peu les mains dans les moteurs pour voir comment ça marche, mais ce n'est rien : ce n'est qu'une infime part de l'enseignement reçu. Dans la tête des filles, ça ne fait déjà pas envie. Ensuite, et ça change beaucoup avec la génération des lycéens d'aujourd'hui que je vois avec mes enfants, on ne parlait pas aux filles des écoles d'ingénieurs. Aujourd'hui, on les pousse davantage mais à mon époque on ne l'envisageait que trop peu. Ça a évolué, les enseignants se rendent compte que c'est un métier génial pour les filles. On va dans le bon sens.

L'une de mes filles envisage de faire une école d'ingénieurs mais elle n'est pas trop intéressée « par la technique ». Pourtant, quand un élève ingénieur est diplômé, on ne mise pas sur lui pour son expertise technique. Dans les usines, on me demande très souvent conseil sur les recrutements. Les profils que je cherche sont la plupart du temps des jeunes ingénieurs, mais je regarde surtout s'ils ont fait autre chose que de bosser : s'ils ont participé à la vie associative de l'école ou profité, simplement, de leur vie étudiante pour faire autre chose qu'être assis sur le banc de l'école. Je trouve ça très important.


« Les femmes ingénieures ont peut-être plus d'opportunités que les hommes »


Pourquoi, toujours selon vous, les lycéennes devraient, au contraire, se lancer dans l'ingénierie ?

Je pense que la génération d'aujourd'hui va évoluer dans un marché du travail qui ne va pas être marrant du tout. C'était déjà dur pour nous à notre époque, mais là ça va être très compliqué. Être ingénieur aujourd'hui, c'est faire quasiment ce que l'on veut. On ne va évidemment pas être du jour au lendemain banquier, mais presque. Ensuite, l'industrie recrute de plus en plus de jeunes dans des métiers de support à l'amélioration continue, de responsable de production... Parce que justement, les femmes vont être le liant, vont apporter davantage de souplesse grâce à cette sensibilité que les hommes n'ont pas. C'est aujourd'hui très recherché. Je crois que les femmes ingénieures ont peut-être plus d'opportunités que les hommes.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiantes en école d'ingénieur-e-s ?

D'absorber et d'apprendre tout ce qu'on leur offre, aussi bien en cours qu'autour de l'école. Toutes les écoles proposent des séjours à l'étranger, des associations, des actions de bénévolats à droite à gauche... Il faut aussi exister par autre chose que l'axe principal technique des cours. C'est là que vous apprendrez le plus. Quand j'étais présidente du BDE, je devais faire des campagnes, me balader dans les amphithéâtres, faires des petits discours devant 200 personnes... C'était très difficile ! Derrière, quand j'ai été consultante, devoir m'exprimer devant 20 personnes, animer un séminaire ou faire des formations pendant huit heures, ne m'a pas posé de problèmes. Et c'est grâce à tout ce que j'ai appris à l'ESME Sudria de par les associations que j'ai pu mener. Les futur-e-s ingénieurs doivent profiter de tout ce que l'école peut leur apporter.



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